Nouvelle lettre de Gilberte

Le Temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 755 et Folio 1988, page 62)

 

 

Et maintenant, Ă  mon second retour Ă  Paris, j’avais reçu, dès le lendemain de mon arrivĂ©e, une nouvelle lettre de Gilberte qui sans doute avait oubliĂ© celle, ou du moins le sens de celle que j’ai rapportĂ©e, car son dĂ©part de Paris Ă  la fin de 1914 y Ă©tait reprĂ©sentĂ© rĂ©trospectivement d’une manière assez diffĂ©rente. Vous ne savez peut-ĂŞtre pas, mon cher ami, me disait-elle, que voilĂ  bientĂ´t deux ans que je suis Ă  Tansonville. J’y suis arrivĂ©e en mĂŞme temps que les Allemands ; tout le monde avait voulu m’empĂŞcher de partir. On me traitait de folle. « Comment, me disait-on, vous ĂŞtes en sĂ»retĂ© Ă  Paris et vous partez pour ces rĂ©gions envahies, juste au moment oĂą tout le monde cherche Ă  s’en Ă©chapper. » Je ne mĂ©connaissais pas tout ce que ce raisonnement avait de juste. Mais que voulez-vous, je n’ai qu’une seule qualitĂ©, je ne suis pas lâche, ou, si vous aimez mieux, je suis fidèle, et quand j’ai su mon cher Tansonville menacĂ©, je n’ai pas voulu que notre vieux rĂ©gisseur restât seul Ă  le dĂ©fendre. Il m’a semblĂ© que ma place Ă©tait Ă  ses cĂ´tĂ©s. Et c’est du reste grâce Ă  cette rĂ©solution que j’ai pu sauver Ă  peu près le château, quand tous les autres dans le voisinage, abandonnĂ©s par leurs propriĂ©taires affolĂ©s, ont Ă©tĂ© presque tous dĂ©truits de fond en comble, et non seulement sauver le château mais les prĂ©cieuses collections auxquelles mon cher papa tenait tant. En un mot Gilberte Ă©tait persuadĂ©e maintenant qu’elle n’Ă©tait pas allĂ©e Ă  Tansonville, comme elle me l’avait Ă©crit en 1914, pour fuir les Allemands et pour ĂŞtre Ă  l’abri, mais au contraire pour les rencontrer et dĂ©fendre contre eux son château.

 

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