Albertine et Mlle de Stermaria

Le côté de Guermantes (La Pléïade 1954, page 386 et Folio 1988, page 375)

 

Je pouvais même espérer d’écouter avec la jeune femme quelque clapotis de vagues, car, la veille du dîner, une tempête se déchaîna. Je commençais à me raser pour aller dans l’île retenir le cabinet (bien qu’à cette époque de l’année l’île fût vide et le restaurant désert) et arrêter le menu pour le dîner du lendemain, quand Françoise m’annonça Albertine. Je fis entrer aussitôt, indifférent à ce qu’elle me vît enlaidi d’un menton noir, celle pour qui à Balbec je ne me trouvais jamais assez beau, et qui m’avait coûté alors autant d’agitation et de peine que maintenant Mme de Stermaria. Je tenais à ce que celle-ci reçût la meilleure impression possible de la soirée du lendemain. Aussi je demandai à Albertine de m’accompagner tout de suite jusqu’à l’île pour m’aider à faire le menu. Celle à qui on donne tout est si vite remplacée par une autre, qu’on est étonné soi-même de donner ce qu’on a de nouveau, à chaque heure, sans espoir d’avenir. À ma proposition, le visage souriant et rose d’Albertine, sous un toquet plat qui descendait très bas, jusqu’aux yeux, sembla hésiter. Elle devait avoir d’autres projets ; en tout cas elle me les sacrifia aisément, à ma grande satisfaction, car j’attachais beaucoup d’importance à avoir avec moi une jeune ménagère qui saurait bien mieux commander le dîner que moi.

Il est certain qu’elle avait représenté tout autre chose pour moi, à Balbec. Mais notre intimité, même quand nous ne la jugeons pas alors assez étroite, avec une femme dont nous sommes épris, crée entre elle et nous, malgré les insuffisances qui nous font souffrir alors, des liens sociaux qui survivent à notre amour et même au souvenir de notre amour. Alors, dans celle qui n’est plus pour nous qu’un moyen, et un chemin vers d’autres, nous sommes tout aussi étonnés et amusés d’apprendre de notre mémoire ce que son nom signifia d’original pour l’autre être que nous avons été autrefois, que si, après avoir jeté à un cocher une adresse, boulevard des Capucines ou rue du Bac, en pensant seulement à la personne que nous allons y voir, nous nous avisons que ces noms furent jadis celui des religieuses capucines dont le couvent se trouvait là et celui du bac qui traversait la Seine.