Ile des cygnes et brouillard

 

Le côté de Guermantes (La Pléïade 1954, page 385 et Folio 1988, page 374)

 

 

Mais dans cette île, où même l’été il y avait souvent du brouillard, combien je serais plus heureux d’emmener Mme de Stermaria maintenant que la mauvaise saison, que la fin de l’automne était venue ! Si le temps qu’il faisait depuis dimanche n’avait à lui seul rendu grisâtres et maritimes les pays dans lesquels mon imagination vivait – comme d’autres saisons les faisaient embaumés, lumineux, italiens –, l’espoir de posséder dans quelques jours Mme de Stermaria eût suffi pour faire se lever vingt fois par heure un rideau de brume dans mon imagination monotonement nostalgique. En tout cas, le brouillard qui depuis la veille s’était élevé même à Paris, non seulement me faisait songer sans cesse au pays natal de la jeune femme que je venais d’inviter, mais comme il était probable que, bien plus épais encore que dans la ville, il devait le soir envahir le Bois, surtout au bord du lac, je pensais qu’il ferait pour moi de l’île des Cygnes un peu l’île de Bretagne dont l’atmosphère maritime et brumeuse avait toujours entouré pour moi comme un vêtement la pâle silhouette de Mme de Stermaria. Certes quand on est jeune, à l’âge que j’avais dans mes promenades du côté de Méséglise, notre désir, notre croyance confèrent au vêtement d’une femme une particularité individuelle, une irréductible essence. On poursuit la réalité. Mais à force de la laisser échapper, on finit par remarquer qu’à travers toutes ces vaines tentatives où on a trouvé le néant, quelque chose de solide subsiste, c’est ce qu’on cherchait. On commence à dégager, à connaître ce qu’on aime, on tâche à se le procurer, fût-ce au prix d’un artifice. Alors, à défaut de la croyance disparue, le costume signifie la suppléance à celle-ci par le moyen d’une illusion volontaire. Je savais bien qu’à une demi-heure de la maison je ne trouverais pas la Bretagne. Mais en me promenant enlacé à Mme de Stermaria dans les ténèbres de l’île, au bord de l’eau, je ferais comme d’autres qui, ne pouvant pénétrer dans un couvent, du moins, avant de posséder une femme, l’habillent en religieuse.