Louis-René des Forêts

La leçon de Marcel Proust selon Louis-René des Forêts

Retranscription d’une émission de Robert Valette et Georges Gravier. Diffusée pour la première fois sur la Radiodiffusion Télévision Française (RTF) le 11.12.1963

Robert Valette – Le lecteur de Proust a le sentiment d’entrer de plain-pied dans le royaume de l’esprit. Dès les premières pages du temps perdu, une sorte d’extase, une angoisse extasiée lui est à la fois donnée et promise. C’est avec confiance qu’on se laisse conduire à cette longue recherche dans laquelle se déploie continument l’ample douceur de la patience et de l’attention. L’œuvre de Proust, l’accomplissement de son acte d’écrivain en fait un acte peut-être parfait. Pour son acte même, pour son besoin d’agir à sa propre manière, quelle leçon l’écrivain éprouve-t-il ?

Pour l’écrivain en somme, quelle est la leçon de Proust ?

 

Louis-René des Forêts

Je serais tenté de répondre aucune. Ou tout au moins que l’écrivain ignore quelle leçon il peut tirer d’une œuvre car la littérature nous offre parfois des énigmes mais jamais de règle. Il ne lui appartient pas de donner des leçons et en ce sens, on peut dire qu’elles ne sauraient avoir valeur enseignante, sinon dans le domaine de l’éthique ou bien là où elle met radicalement en question le langage.

L’acte d’écrire a un caractère privé, irréductible à toute valeur, étranger et même hostile à toute expérience qui ne soit pas singulière. Tout écrivain se sent appelé à répondre seul à travers sa propre ignorance de la littérature et de son avenir. Écrire s’est donc se jeter dans le risque sans appui ni référence à aucune œuvre exemplaire, dans l’absence ou plutôt l’oubli de toute culture, c’est obéir à une loi intérieure elle-même tantôt dénoncée tantôt justifiée par le mouvement même qui la fonde.

Joubert disait : « il faut ressembler à l’art sans ressembler à aucune œuvre », aussi, pour répondre à votre question, je préférerais m’en tenir à ce qui pourrait paraître purement anecdotique mais qui a précisément pour moi une valeur exemplaire.

On sait que l’œuvre de Proust fut écrite fiévreusement, sans relâche, comme sous la pression du temps et l’imminence de la mort. Et cependant, c’est le long désœuvrement des années de jeunesse, mainte fois déploré, qui a rendu possible le travail de la maturité. Si on lit la première version, composée selon les règles tranquilles de l’art et telle qu’elle a été publiée récemment sous le titre de Jean Santeuil, lecture en quelque sorte illégitime puisque Proust ne l’avait pas souhaitée, l’on y voit pas encore en action cette puissance transformatrice du temps. Cette attente patiente, cette lente maturation, cette vie qu’une vie longtemps désœuvrée va prêter à l’œuvre, que nous apprend-t-elle ? Qu’il faut savoir attendre du temps le passage à l’accomplissement.

Et je compris que tous ces matériaux de l’œuvre littéraire, c’était ma vie passée ; je compris qu’ils étaient venus à moi, dans les plaisirs frivoles, dans la paresse, dans la tendresse dans la douleur emmagasinés par moi sans que je devinasse plus leur destination, leur survivance même, que la graine mettant en réserve tous les aliments qui nourriront la plante. Comme la graine, je pourrais mourir quand la plante se serait développée, et je me trouvais avoir vécu pour elle sans le savoir, sans que jamais ma vie me parût devoir entrer jamais en contact avec ces livres que j’aurais voulu écrire et pour lesquels, quand je me mettais autrefois à ma table, je ne trouvais pas de sujet. Ainsi toute ma vie jusqu’à ce jour aurait pu et n’aurait pas pu être résumée sous ce titre : Une vocation. Elle ne l’aurait pu en ce sens que la littérature n’avait joué aucun rôle dans ma vie. Elle l’aurait pu en ce que cette vie, les souvenirs de ses tristesses, de ses joies, formaient une réserve pareille à cet albumen qui est logé dans l’ovule des plantes et dans lequel celui-ci puise sa nourriture pour se transformer en graine, en ce temps où on ignore encore que l’embryon d’une plante se développe, lequel est pourtant le lieu de phénomènes chimiques et respiratoires secrets mais très actifs. Ainsi ma vie était-elle en rapport avec ce qui amènerait sa maturation (TR 899/206)

Robert Valette La démarche de Proust, à quoi est-elle reconnaissable Louis-René Des Forêts ? Qu’a-t-elle d’inimitable et d’imitable à la fois ?

Louis-René des Forêts

Et bien, à relire Proust dans le contexte de son époque, ce qui nous frappe c’est l’assurance de sa démarche et la certitude qu’il est occupé par quelque chose de plus essentiel que le souci de bien écrire ou d’inaugurer une nouvelle forme romanesque. Je dirai même, paradoxalement que rien ne lui est plus étranger que cette hantise de la beauté formelle qui fut commune à la plupart des grands écrivains de son temps et je pense ici moins à France ou à Barrès qu’à Gide ou Valéry, à Joyce même. Jamais la phrase célèbre de Mallarmé, qui fut précisément le maître de ces trois écrivains : « Ce n’est pas avec des idées mais avec des mots qu’on fait un poème », ne s’est moins appliquée à Proust. Tout le contraire d’un esthète et en cela très proche de Kafka malgré la constante référence à l’art. C’est que loin de viser à une exploration du langage, celui-ci n’est pour lui qu’une fonction instrumentale au service d’une grande expérience intérieure. Aucune prétention non plus de restituer au langage sa valeur sonore comme c’est le cas pour Flaubert. Il fait de la parole littéraire à la fois le mouvement de la pensée et l’écho de cette pensée et ce n’est pas par la recherche d’une écriture qu’il trouve son mouvement mais par le mouvement qu’il trouve comme naturellement le mode d’expression qui lui est propre, mouvement qui nous emporte dans un courant illimité et comme intarissable, long mouvement sans repos, profond, dense, volumineux, où s’inscrivent les pouvoirs et les formes contradictoires du temps. Il y a chez lui une adéquation proprement magique de la pensée à l’expression. Si tant de ses phrases atteignent parfois une longueur démesurée, c’est qu’il voudrait en poussant toujours plus loin le champ de ses investigations épuiser le monde, passer par tous les niveaux de l’expérience dont il cherche, par le recours fréquent à la métaphore, à dépasser le contenu intellectuel. D’où cette anxieuse intempérance qui sans cesse l’engage dans des développements, des digressions, des voix souterraines, d’où enfin ce livre immense où disparaissent comme à son insu toutes les prudences et les habitudes romanesques.

Le livre intérieur de ces signes inconnus (de signes en relief, semblait-il, que mon attention explorant mon inconscient allait chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur qui sonde), pour sa lecture, personne ne pouvait m’aider d’aucune règle, cette lecture consistant en un acte de création où nul ne peut nous suppléer, ni même collaborer avec nous. Aussi combien se détournent de l’écrire, que de tâches n’assume-t-on pas pour éviter celle-là. Chaque événement, que ce fût l’affaire Dreyfus, que ce fût la guerre, avait fourni d’autres excuses aux écrivains pour ne pas déchiffrer ce livre – là ; ils voulaient assurer le triomphe du droit, refaire l’unité morale de la nation, n’avaient pas le temps de penser à la littérature. Mais ce n’étaient que des excuses parce qu’ils n’avaient pas ou plus, de génie, c’est-à-dire d’instinct. Car l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les prétextes pour l’éluder. Seulement les excuses ne figurent point dans l’art, les intentions n’y sont pas comptées, à tout moment l’artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l’art est ce qu’il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier. Ce livre, le plus pénible de tous à déchiffrer, est aussi le seul que nous ait dicté la réalité, le seul dont « l’impression » ait été faite en nous par la réalité même.  (TR 879/186)

Robert Valette La qualité de Proust, Louis-René Des Forêts, en quoi la faites-vous consister ?

Louis-René des Forêts

Un critique, Charles Du Bos je crois, faisait la remarque qu’à lire Proust on avait le sentiment que sa plume ne quittait jamais le papier. C’est une image juste et frappante. Il s’agit là en effet d’un phénomène assez exceptionnel dans la littérature française et qui justifierait sans doute, sur le seul plan de la démarche ou du débit, le rapprochement qui a été fait, un peu abusivement mais selon une toute autre perspective, avec Saint Simon.Tout se passe comme si Proust, mis en branle par la célèbre phrase qui inaugure son œuvre, dans un acte de défi merveilleux, avec une confiance presque effrayante, avait rompu les amarres pour entreprendre la longue navigation sans escale qui le conduira avec une aisance souveraine jusqu’à la phrase ultime du Temps retrouvé qui coïncidera avec le terme de sa propre vie. Car s’il y a chez Proust une angoisse de l’écrivain, elle n’est pas liée à quelque embarras ou difficultés d’expression mais à la menace constante de se voir retirer le temps d’achever la tâche créatrice démesurée où il s’est engagé et par laquelle il trouvera son salut hors de l’éparpillement et de la dispersion dont sa correspondance porte maintes traces de repentir. Il peut sembler étrange qu’il ait regardé les mots avec une certaine confiance, qu’il ne se soit pas senti menacé par ce qui est pour l’écrivain moderne la pire menace. Mais c’est que pour la main impatiente qui court sur le papier, il n’y a pas de répit. Le temps la presse et elle ne s’arrêtera qu’après avoir tracé le dernier mot d’une œuvre dont la rançon fut la mort. Ce caractère à la fois d’immense attente et de course pathétique contre la mort est particulièrement sensible dans le dernier volume du Temps retrouvé que nous lisons nous même avec l’anxiété d’un coureur qui sait qu’il va de l’avant et qui sait vers quel but. Mais cette dangereuse lutte vitale dont Proust a su faire l’enjeux et l’expression de la lutte universelle, ce long tragique et lucide acheminement vers la mort est le mouvement où s’inscrit l’œuvre tout entière.

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